Transformation Digitale

RSE numérique : quelles responsabilités pour la DSI et la transformation digitale ?

3 septembre 2026 · 10 min de lecture

Pendant longtemps, la RSE numérique s'est jouée entre deux acteurs qui se parlaient peu : une direction RSE qui rédigeait des engagements, et une DSI qui les découvrait dans un rapport annuel. Ce partage informel ne tient plus. La CSRD impose désormais aux grandes entreprises de reporter une donnée que seules les équipes IT détiennent (parc de terminaux, consommation des data centers, empreinte du cloud, cycle de vie des projets) pendant que la loi REEN et son référentiel d'écoconception attendent d'elles des arbitrages concrets dès la conception. Autrement dit, deux textes différents convergent vers la même conclusion : la responsabilité s'est déplacée vers l'IT, souvent avant que l'IT elle-même ne s'en rende compte.

En résumé

La RSE numérique n'est plus un sujet que les équipes IT et transformation digitale peuvent déléguer à la direction RSE. La CSRD, applicable aux grandes entreprises depuis 2025 et aux structures de 250 salariés et plus dès 2026, exige une donnée sur les impacts numériques que seule l'IT peut produire ; la loi REEN et le référentiel RGESN attendent des choix d'architecture concrets, pas une déclaration d'intention. Le numérique pèse déjà 4,4 % de l'empreinte carbone nationale française, contre 2,5 % en 2020 (Ademe), et l'essor de l'IA générative accélère cette trajectoire : +23 % d'émissions pour les data centers en un an (Arcep). AXA et Enedis montrent deux façons différentes d'organiser cette responsabilité en interne ; d'autres, comme Arkema, découvrent encore l'ampleur du chantier de mesure. À retenir : ignorer cette responsabilité n'est plus neutre, elle expose l'entreprise à un reporting incomplet et à des arbitrages pris sans elle.

Un partage des rôles qui ne fonctionne plus

Dans la plupart des grandes entreprises françaises, la RSE numérique s'est construite sur un schéma simple : la direction RSE fixe des engagements globaux, l'IT applique quand elle le peut, et les deux se recroisent une fois par an au moment du rapport de durabilité. Ce schéma reposait sur un postulat implicite que la donnée nécessaire à ces engagements existait déjà quelque part, prête à être collectée. Ce n'est pas le cas. L'inventaire des terminaux, la consommation électrique des data centers, l'empreinte des services cloud ou le cycle de vie des projets numériques ne sont pas des données RSE : ce sont des données IT, produites et détenues par les équipes qui exploitent ces systèmes au quotidien.

La CSRD change la donne parce qu'elle rend ce partage intenable. Les grandes entreprises reportent depuis 2025, les organisations de 250 salariés et plus depuis 2026, et le périmètre s'élargira encore en 2028. Sans la donnée IT, il n'y a tout simplement pas de reporting CSRD fiable sur le numérique.

Ce que la réglementation attend concrètement des équipes IT

La loi REEN, adoptée en novembre 2021, ne se limite pas à un objectif d'affichage. Elle porte cinq axes, dont deux concernent directement les équipes techniques : l'allongement de la durée de vie des équipements, puisque leur fabrication représente à elle seule la moitié de l'empreinte carbone du numérique selon l'Arcep et la création d'un référentiel général d'écoconception des services numériques, le RGESN. Sa version 2, publiée en mai 2024 après consultation publique, couvre neuf catégories (stratégie, spécifications, architecture, UX/UI, contenu, frontend, backend, hébergement, algorithmes) pour près de 80 critères au total. La démarche reste déclarative : aucune sanction n'est prévue à ce jour pour une entreprise privée qui ne s'y conforme pas. Mais elle installe un langage commun, et une check-list, que les équipes de conception et de développement peuvent difficilement ignorer une fois qu'elle existe.

La loi AGEC complète ce dispositif côté matériel : indice de réparabilité obligatoire depuis 2021 sur les équipements électroniques, indice de durabilité qui vient le renforcer depuis 2024, et obligation pour les fournisseurs d'accès d'informer sur les émissions liées à la consommation de données depuis 2022. Autant de critères que les équipes achats et infrastructure doivent désormais intégrer à leurs cahiers des charges — pas seulement, comme avant, à leurs éléments de langage.

Deux façons d'organiser la responsabilité en interne

Les entreprises qui ont avancé sur le sujet ne l'ont pas fait de la même manière, et ces différences éclairent les choix qui attendent les équipes IT et transformation digitale.

Chez AXA, la responsabilité est distribuée. Le groupe a lancé dès 2020 son programme « Digital Sustainability », avec un objectif de réduction de 20 % des émissions de gaz à effet de serre entre 2019 et 2025. Plus de 800 collaborateurs ont été formés comme « Green Champions » et intégrés directement dans les équipes projet, plutôt que rattachés à une structure RSE centrale. Le principe d'action retenu (« réutilisation d'abord », avant tout achat ou développement) irrigue les arbitrages techniques du quotidien, jusque dans les critères GreenIT intégrés aux appels d'offres. La contrepartie de ce modèle distribué : la qualité de la donnée reste inégale, notamment sur l'inventaire des écrans et périphériques, longtemps mal référencés dans la base de gestion des configurations.

Chez Enedis, la responsabilité est restée plus centralisée, portée par une équipe technique qui a adopté le référentiel européen PEF, seize indicateurs d'impact environnemental plutôt que le seul carbone. Résultat inattendu, qui mérite d'être connu des équipes IT tentées de tout ramener à une métrique unique : l'épuisement des ressources pèse pour 42 % de l'impact numérique d'Enedis, contre 27 % pour le changement climatique. Un chiffre qui déplace la priorité — moins vers la compensation carbone, davantage vers l'allongement de la durée de vie du matériel et la sobriété des usages.

D'autres entreprises sont encore au stade où AXA et Enedis se trouvaient il y a plusieurs années. Chez Arkema, la mesure de l'empreinte numérique reposait jusqu'à récemment sur un tableur Excel ; le groupe a basculé vers une plateforme dédiée, Verdikt, pour rendre cette mesure « répétable, auditable et scalable ». Ce passage d'un outillage artisanal à un outillage industriel est probablement l'étape la plus commune par laquelle doivent transiter la plupart des équipes IT françaises avant même de pouvoir répondre correctement à un audit CSRD.

L'IA générative complique la responsabilité au moment où elle devient obligatoire

Cette prise de responsabilité intervient au pire moment possible du point de vue de la trajectoire environnementale. Le numérique représente déjà 4,4 % de l'empreinte carbone nationale française, contre 2,5 % en 2020, et 11 % de la consommation électrique du pays selon l'Ademe. L'Arcep, dans son enquête annuelle sur les données 2024, mesure une hausse de 12 % de la consommation électrique des data centers en un an et de 23 % de leurs émissions de gaz à effet de serre, portée par la mise en service de centres deux fois plus puissants qu'en 2023 en moyenne. L'Île-de-France concentre à elle seule 70 % de la puissance de calcul et de la consommation électrique nationales .

Le Shift Project va plus loin : le numérique mondial représenterait déjà environ 4 % des émissions mondiales, avec une croissance de 6 % par an dans le monde et de 2 à 4 % par an en France, et l'IA pourrait tripler la consommation énergétique des data centers d'ici 2030. Pour les équipes transformation digitale qui pilotent en parallèle des projets d'IA générative, la conséquence est directe : chaque nouveau cas d'usage IA déployé pèse mécaniquement sur les indicateurs qu'elles doivent désormais reporter. Schneider Electric illustre une réponse possible: un pôle IA dédié à l'optimisation énergétique de ses propres infrastructures.

Ce que les équipes IT et transformation digitale doivent en retenir

Trois conséquences concrètes se dégagent de ce panorama.

D'abord, la donnée : une équipe IT qui n'a pas d'inventaire fiable de son parc, de ses data centers et de ses services cloud ne pourra pas produire un reporting CSRD défendable, quelle que soit la bonne volonté de la direction RSE.

Ensuite, l'architecture : le RGESN et la loi REEN ne demandent pas des engagements, mais des choix techniques documentés dès la conception (réemploi avant achat, sobriété des interfaces, dimensionnement raisonné des infrastructures IA) .

Enfin, la gouvernance : les modèles d'AXA et d'Enedis montrent qu'il n'existe pas une seule bonne réponse organisationnelle, mais que l'absence de choix explicite (ni relais internes, ni référentiel de mesure) revient à laisser la responsabilité flotter entre deux directions qui, en cas d'audit, se renverront mutuellement la question.

La question qui se pose désormais aux directions IT et transformation digitale n'est plus de savoir si ce sujet leur revient: la réglementation a tranché. Elle est de savoir si elles préfèrent le découvrir en construisant leur propre référentiel de mesure, comme Enedis ou AXA, ou le découvrir au moment où un auditeur CSRD leur demandera une donnée qu'elles n'ont jamais eu à produire.

Le regard de digitalie_

Chez digitalie, nous considérons que la RSE numérique échoue le plus souvent non pas faute de volonté, mais faute de gouvernance claire sur qui, dans l'organisation, porte la donnée et qui porte la décision.

Avant de lancer un plan d'action, mieux vaut clarifier cette répartition entre RSE et IT, cartographier ce qui est déjà mesurable et ce qui ne l'est pas, puis choisir consciemment entre un modèle distribué et un modèle centralisé plutôt que de laisser le sujet flotter entre deux directions. Si cette question de gouvernance se pose dans votre organisation, nous serions heureux d'en échanger avec vous lors d'un point de 30 minutes, sans engagement.

Questions fréquentes

Qui est responsable de la RSE numérique dans l'entreprise : la RSE ou l'IT ?

Les deux, mais pas de la même manière. La direction RSE porte l'engagement et le reporting global ; les équipes IT détiennent la donnée nécessaire (parc, data centers, cloud) et pilotent les choix d'architecture attendus par la loi REEN. Sans coordination explicite entre les deux, le reporting CSRD reste incomplet.

Qu'est-ce que la CSRD change pour les équipes IT ?

La CSRD impose aux grandes entreprises de reporter leurs impacts de durabilité, y compris numériques, depuis 2025 (2026 pour les structures de 250 salariés et plus). Les équipes IT deviennent la source de cette donnée : inventaire des équipements, consommation des data centers, empreinte du cloud et des projets numériques.

Qu'est-ce que le RGESN et est-il obligatoire ?

Le référentiel général d'écoconception des services numériques (RGESN) fixe environ 80 critères répartis en neuf catégories, de la stratégie à l'hébergement. Sa version 2 date de mai 2024. Il reste à ce jour déclaratif, sans sanction pour le secteur privé, mais sert de référence attendue par les auditeurs et les donneurs d'ordre publics.

L'IA générative aggrave-t-elle l'empreinte environnementale du numérique ?

Oui, selon les données disponibles : les émissions des data centers ont augmenté de 23 % en un an en France (Arcep, données 2024), et le Shift Project estime que l'IA pourrait tripler la consommation énergétique des data centers d'ici 2030. Chaque projet IA déployé pèse sur les indicateurs que les équipes IT doivent désormais reporter.

Faut-il centraliser ou distribuer la responsabilité RSE dans les équipes IT ?

Les deux modèles existent et fonctionnent différemment : AXA distribue la responsabilité via des « Green Champions » intégrés aux équipes projet, tandis qu'Enedis centralise la mesure autour d'un référentiel technique unique (le PEF). Le choix compte moins que le fait de trancher explicitement, plutôt que de laisser le sujet sans porteur clair.

Sources

1. Ademe, dossier de presse « Numérique et environnement », janvier 2025 — https://www.ademe.fr/wp-content/uploads/2025/01/dossier-de-presse-numerique-et-environnement-090125.pdf

2. Arcep, enquête annuelle « Pour un numérique soutenable », édition 2026 (données 2024) — https://www.arcep.fr/cartes-et-donnees/nos-publications-chiffrees/impact-environnemental/enquete-annuelle-pour-un-numerique-soutenable-edition-2026.html

3. Numérique éco-responsable (gouv.fr), page Réglementation (loi REEN, loi AGEC, CSRD) — https://ecoresponsable.numerique.gouv.fr/reglementation/

4. Numérique éco-responsable (gouv.fr), Référentiel général d'écoconception de services numériques (RGESN) — https://ecoresponsable.numerique.gouv.fr/publications/referentiel-general-ecoconception/

5. Alliancy, « CSRD et numérique : comment passer du casse-tête à l'opportunité ? » — https://www.alliancy.fr/csrd-numerique-casse-tete-opportunite

6. LeMagIT, « Comment bien s'outiller pour le numérique responsable (le cas AXA) » — https://www.lemagit.fr/etude/Comment-bien-soutiller-pour-le-numerique-responsable-le-cas-AXA

7. LeMagIT, « Numérique Responsable : conseils pour passer des bonnes intentions à la stratégie industrielle », mars 2026 (cas Enedis, Arkema, Schneider Electric) — https://www.lemagit.fr/conseil/Numerique-Responsable-conseils-pour-passer-des-bonnes-intentions-a-la-strategie-industrielle

8. Next.ink, « Shift Project : la trajectoire du numérique est "insoutenable", d'autant plus avec l'IA », mars 2025 — https://next.ink/175561/shift-project-la-trajectoire-du-numerique-est-insoutenable-dautant-plus-avec-lia/