Transformation Digitale

Transformation digitale : le vrai problème, c'est le décideur

28 août 2026 · 12 min de lecture

Diagnostic de maturité réalisé, feuille de route validée, comité de pilotage installé : sur le papier, la plupart des programmes de transformation digitale suivent une méthode éprouvée. Et pourtant, les mêmes blocages reviennent, projet après projet, entreprise après entreprise. Un rapport publié en 2025 par VML Enterprise Solutions auprès de 4 000 dirigeants dans huit pays situe encore l'échec des programmes de transformation digitale à 37 %. Un cadre plus ancien mais toujours cité, formulé par McKinsey et par la Harvard Business Review, propose une explication qui déplace le regard de la méthode vers la gouvernance : la plupart des blocages ne viennent pas d'un déficit d'outils, mais de l'absence d'un décideur clairement désigné.

En résumé

Les entreprises qui accumulent les blocages entre les métiers et la direction des systèmes d'information sur leurs projets digitaux ne manquent généralement pas de méthodologie. Elles n'ont, le plus souvent, jamais formellement tranché qui détient l'autorité de décision sur quoi. Une étude VML Enterprise Solutions menée en 2025 auprès de 4 000 dirigeants situe à 37 % le taux d'échec des programmes de transformation digitale, et attribue 74 % de ces échecs à une conduite du changement défaillante. McKinsey identifie de son côté la gouvernance de la décision comme l'un des sept arbitrages qui déterminent le sort d'une transformation, tandis que le cadre RAPID de la Harvard Business Review rappelle qu'une décision sans propriétaire unique clairement identifié n'est, par construction, jamais une décision. Tant que cette question reste implicite, chaque nouveau projet reproduit fidèlement les blocages du précédent, quelle que soit la qualité de la méthode employée pour le piloter.

Un taux d'échec qui ne baisse pas malgré des méthodes plus matures

Les entreprises n'ont jamais disposé d'autant de cadres méthodologiques pour conduire une transformation digitale. Diagnostics de maturité structurés, référentiels de gouvernance, méthodes agiles, comités de pilotage outillés : l'appareillage s'est considérablement sophistiqué en une décennie. Malgré cela, le taux d'échec des programmes de transformation reste étonnamment stable. VML Enterprise Solutions, dans une étude conduite en février 2025 auprès de 4 000 dirigeants répartis dans huit pays et plusieurs fonctions (direction générale, marketing, ventes, opérations, IT), mesure que 37 % des programmes de transformation digitale échouent encore à atteindre leurs objectifs. Le même rapport observe que 64 % des projets démarrent sans feuille de route réellement claire, et surtout que 74 % des échecs recensés sont attribués à une conduite du changement défaillante plutôt qu'à un choix technologique inadapté.

Ce chiffre rejoint un constat plus ancien mais rarement démenti depuis sa publication. Dans un article de référence toujours cité par les cabinets de conseil en stratégie, McKinsey évoquait déjà en 2015 un taux d'échec supérieur à 70 % pour les grands programmes de transformation, avant de consacrer l'un de ses travaux les plus repris à la question suivante :

Quelles sont, parmi toutes les décisions qu'un dirigeant doit prendre pendant une transformation digitale, celles qui déterminent réellement son issue ?

La cinquième de ces sept décisions, intitulée « comment décider pendant la transformation », porte précisément sur la gouvernance et les règles d'escalade des arbitrages en cours de programme. McKinsey y observe qu'un dispositif de décision mal défini au démarrage produit, presque mécaniquement, une perte de vitesse à mi-parcours, au moment précis où les premiers arbitrages contradictoires entre métiers apparaissent.

Cette persistance du taux d'échec malgré la sophistication croissante des méthodes suggère que le problème ne se situe pas là où l'attention des équipes de transformation se porte le plus naturellement. Les diagnostics de maturité, les feuilles de route et les comités de pilotage répondent tous, d'une manière ou d'une autre, à la question du quoi et du comment. Peu d'entre eux répondent explicitement à une question plus élémentaire : qui, en dernier ressort, décide, lorsque les métiers et la direction des systèmes d'information ne s'accordent pas ?

Pourquoi cette question reste presque toujours implicite

Dans la majorité des organisations, personne ne décide sciemment de laisser cette question sans réponse. Elle reste implicite parce qu'elle semble résolue par construction : un sponsor exécutif porte le projet, un chef de projet le pilote, un comité de pilotage se réunit régulièrement. Ces rôles donnent l'impression qu'une gouvernance de décision existe déjà. Le problème est qu'un sponsor exécutif, un chef de projet et un comité de pilotage répondent rarement à la même question. Le sponsor porte une ambition stratégique. Le chef de projet gère un calendrier et un budget. Le comité de pilotage, comme digitalie l'a documenté dans une note consacrée à son fonctionnement réel, a souvent tendance à enregistrer des points d'avancement plutôt qu'à trancher des arbitrages, précisément parce qu'aucune de ces instances n'a reçu explicitement le mandat de décision sur les sujets où métiers et technologie s'opposent.

Le cadre RAPID, formulé en 2006 par Paul Rogers et Marcia Blenko dans un article de la Harvard Business Review resté l'une des références les plus enseignées sur le sujet, met des mots précis sur cette confusion. Il distingue cinq rôles dans toute décision structurante : celui qui recommande une option, ceux dont l'avis doit être pris en compte, ceux dont l'accord est requis avant validation, ceux qui exécutent une fois la décision prise, et un seul décideur final. Le principe le plus cité de ce cadre tient en une formule volontairement abrupte : une décision avec plusieurs décideurs n'est jamais une décision. Dans un projet de transformation digitale typique, il n'est pourtant pas rare que trois ou quatre instances différentes puissent chacune, de fait, bloquer une décision sans qu'aucune d'entre elles ne soit officiellement chargée de la trancher. Le résultat n'est pas un désaccord ouvert, plus facile à identifier et à résoudre. C'est un enlisement silencieux : chaque partie attend que l'autre se prononce, la décision recule de comité en comité, et le retard s'accumule sans qu'aucun événement précis ne permette de le dater.

Le référentiel professionnel français du Cigref, qui rassemble depuis plusieurs décennies les grandes directions des systèmes d'information, a documenté ce même phénomène sous un angle différent, celui des relations entre la DSI et les directions métiers. Ses travaux constatent qu'il n'existe pas de modèle d'organisation universellement efficace entre ces deux parties, mais que la maturité de leur relation conditionne directement la capacité de l'entreprise à transformer une stratégie en exécution. Cette maturité, souligne le Cigref, ne se décrète pas : elle se construit par une définition explicite des rôles, faute de quoi chaque projet redécouvre, à ses frais, les mêmes zones de flou que le précédent.

Ce que ce flou coûte concrètement à l'entreprise

Les conséquences de cette ambiguïté ne se limitent pas à un inconfort organisationnel. Elles se traduisent par des effets mesurables sur le calendrier, le budget et la crédibilité interne du programme. Un arbitrage non tranché entre les métiers et la DSI ne disparaît jamais de lui-même : il revient, sous une forme ou une autre, à chaque jalon suivant, mobilisant à nouveau le temps des mêmes personnes sans jamais se résoudre. Digitalie a déjà observé, dans le cadre de missions de coordination de prestataires, que la friction perçue entre des équipes pourtant compétentes provient presque toujours de ce même point aveugle : personne n'a été explicitement chargé d'arbitrer entre elles.

Ce coût est d'autant plus élevé qu'il reste largement invisible dans les outils de pilotage classiques. Un tableau de bord de projet mesure des jalons, des budgets consommés et des risques identifiés. Il ne mesure presque jamais le temps perdu à faire remonter un arbitrage vers la bonne personne, ni le nombre de fois où une même question a dû être reposée parce que la première réponse n'engageait, en réalité, personne. Cette invisibilité explique pourquoi le problème persiste aussi longtemps dans les organisations : il n'apparaît dans aucun indicateur avant de se matérialiser sous la forme, plus tardive et plus coûteuse, d'un retard de calendrier ou d'un dépassement budgétaire dont la cause profonde est rarement retracée jusqu'à son origine.

Le baromètre France Num, publié chaque année par la Direction générale des Entreprises auprès de plus de 11 000 TPE et PME françaises, apporte un éclairage complémentaire à l'échelle des plus petites structures. Son édition 2025 montre que si 78 % des dirigeants continuent de juger que le numérique leur apporte des bénéfices réels, la part des entreprises dotées d'un budget numérique dédié recule légèrement. Ce paradoxe, une confiance stable dans le principe accompagnée d'un désengagement progressif dans les moyens alloués, peut se lire comme une conséquence indirecte du même phénomène : lorsque la gouvernance d'un investissement numérique reste floue, la direction générale finit par en réduire discrètement la priorité plutôt que d'assumer les arbitrages nécessaires à sa réussite.

Transformer une question implicite en décision explicite

La réponse à ce problème n'est pas nécessairement de multiplier les comités ni d'ajouter une nouvelle couche de gouvernance. Le cadre RAPID, comme les sept décisions identifiées par McKinsey, insistent au contraire sur la simplicité : il s'agit d'identifier, pour chaque catégorie de décision structurante d'un programme digital, une seule personne ou instance clairement désignée comme décideur final, entourée d'un nombre volontairement restreint d'acteurs disposant d'un droit de regard réel. Tous les autres contributeurs interviennent en amont, sous forme de recommandation ou d'avis, sans détenir de droit de blocage informel.

Cette clarification suppose un travail préalable souvent négligé au lancement d'un programme : cartographier, avant même le premier comité de pilotage, les grandes catégories de décisions que le projet devra trancher (arbitrage de périmètre, choix technologique structurant, allocation de ressources entre chantiers concurrents, gestion d'un désaccord entre deux directions métiers)vet assigner à chacune un décideur unique et légitime. Ce travail prend rarement plus de quelques heures. Son absence, en revanche, peut coûter des semaines entières de retard cumulé sur la durée d'un programme, dans des allers-retours dont le coût réel n'apparaît dans aucun tableau de bord.

Cette clarification a également une vertu que les organisations sous-estiment souvent : elle protège les relations entre les équipes. Lorsque le décideur d'un arbitrage n'est identifié qu'après coup, celui qui n'a pas obtenu gain de cause perçoit souvent la décision comme un rapport de force plutôt que comme un choix légitime. Lorsque le décideur est connu avant même que le sujet soit débattu, le désaccord reste un désaccord d'opinion, et non un conflit de pouvoir. C'est précisément ce que documente le Cigref lorsqu'il associe la maturité des relations entre DSI et métiers à la performance globale de l'entreprise numérique : la clarté des rôles ne remplace pas le dialogue, elle le rend possible.

Une question à reposer avant chaque nouveau chantier

Les entreprises qui enchaînent les programmes de transformation digitale (refonte d'un système d'information, déploiement d'un nouvel outil de pilotage commercial, industrialisation d'un cas d'usage d'intelligence artificielle) ont tendance à traiter chaque chantier comme un cas isolé, nécessitant sa propre méthode, son propre calendrier, son propre comité. Cette approche projet par projet a un coût caché : elle empêche l'organisation d'apprendre de ses propres blocages, puisque la question de la gouvernance de décision est reposée à zéro à chaque lancement, plutôt que d'être traitée comme une capacité durable à construire une fois pour toutes.

Le regard de digitalie_

Chez digitalie, nous considérons que la gouvernance de la décision constitue le préalable silencieux de toute transformation digitale réussie, avant même le choix des outils ou la qualité de la feuille de route. Dans nos missions de coordination de projets digitaux, la question la plus utile que nous posons dès les premières semaines n'est pas « quel est le plan ? » mais « qui décide quoi, et sur quelle base ? ». Poser cette question tôt évite la plupart des blocages qu'un audit de mi-parcours découvre habituellement trop tard. Un échange de 30 minutes peut permettre de cartographier les décisions structurantes d'un programme en cours et d'identifier où l'autorité de décision reste aujourd'hui implicite.

Questions fréquentes

Pourquoi un projet de transformation digitale bloque-t-il malgré une bonne méthodologie ?

Le plus souvent parce que la question de qui détient l'autorité de décision finale n'a jamais été formellement tranchée entre les métiers et la direction des systèmes d'information. Un sponsor, un chef de projet et un comité de pilotage donnent l'impression qu'une gouvernance existe, mais aucun d'eux ne reçoit nécessairement le mandat explicite de trancher un désaccord.

Qu'est-ce que le cadre RAPID en gouvernance de décision ?

RAPID est un cadre formulé par la Harvard Business Review en 2006, qui distingue cinq rôles dans une décision structurante : celui qui recommande, ceux dont l'avis compte, ceux dont l'accord est requis, ceux qui exécutent, et un décideur final unique. Son principe central : une décision avec plusieurs décideurs n'est jamais réellement une décision.

Quel est le taux d'échec réel des projets de transformation digitale en 2026 ?

Une étude VML Enterprise Solutions menée en 2025 auprès de 4 000 dirigeants dans huit pays situe ce taux à 37 %, avec 74 % des échecs attribués à une conduite du changement défaillante plutôt qu'à un choix technologique inadapté. Ce chiffre reste cohérent avec des études antérieures, dont certaines évoquaient un taux supérieur à 70 % sur des transformations plus profondes.

Comment clarifier qui décide entre les métiers et la DSI sur un projet digital ?

Il faut cartographier, avant le lancement du programme, les grandes catégories de décisions qu'il devra trancher, puis assigner à chacune un décideur unique et légitime, entouré d'un nombre restreint d'acteurs disposant d'un véritable droit de regard. Les autres contributeurs interviennent en amont sous forme d'avis, sans droit de blocage informel.

Un comité de pilotage suffit-il à garantir une gouvernance de décision claire ?

Pas nécessairement. Un comité de pilotage peut se limiter à enregistrer des points d'avancement sans jamais trancher les arbitrages qui bloquent réellement le projet, notamment lorsqu'aucun de ses membres n'a reçu le mandat explicite de décider en cas de désaccord entre métiers et technologie.

Pourquoi les mêmes blocages reviennent-ils d'un projet digital à l'autre dans une même entreprise ?

Parce que la gouvernance de la décision est généralement reconstruite à zéro à chaque nouveau projet plutôt que traitée comme une capacité organisationnelle durable. Sans mémoire des arbitrages passés ni cartographie stable des décideurs légitimes, chaque programme redécouvre les mêmes zones de flou que le précédent.

Sources
  1. VML Enterprise Solutions, « Unlocking the Power of Digital Transformation », étude mondiale menée auprès de 4 000 dirigeants dans 8 pays, février 2025.
  2. McKinsey & Company, Peter Dahlström, Driek Desmet et Marc Singer, « The seven decisions that matter in a digital transformation: A CEO's guide to reinvention ».
  3. Harvard Business Review, Paul Rogers et Marcia Blenko, « Who Has the D? How Clear Decision Roles Enhance Organizational Performance », janvier 2006.
  4. Cigref, « Relations DSI Métiers : vers une gouvernance commune du système d'information », rapport du groupe de travail Cigref.
  5. Direction générale des Entreprises / France Num, Baromètre France Num 2025 sur la transformation numérique des TPE et PME, 11 021 entreprises interrogées.